Le 2 Carreaux multi (D. Harari - Bridgeur n°810 – octobre 2007)

 

L’auteur propose une série d’articles sur 3 conventions complémentaires :

·        L’ouverture de 2 Carreaux multi              (cet article)

·        L’ouverture de 2 Cœurs ou 2 Piques bicolore  (cliquer ici pour afficher l’article)  

·        L’ouverture de 2 Trèfles bivalent            (cliquer ici pour afficher l’article)  

 

 

Il y a une dizaine d'années, le 2 multi n'avait pas la cote en France (alors qu'il était déjà fort populaire dans pas mal de grands pays de bridge, par exemple en Pologne et aux Pays-Bas). Nos experts considéraient cette convention avec une certaine défiance, voire avec dédain. Au mieux, ils semblaient penser qu'elle avait de l'intérêt à faible niveau, mais pas contre une forte opposition.

Depuis quelque temps, la tendance semble s'être légèrement inversée. On rencontre de plus en plus de 2 multi dans les divisions nationales et plusieurs de nos meilleures paires (parmi elles, Bompis - Quantin dans une version exclusivement faible) l'ont récemment adopté.

Le but de cet article est d'expliquer comment le 2 fonctionne et pourquoi c'est, à mon avis, une convention très performante, y compris (voire surtout) en match par quatre et à bon niveau.

Un avertissement, toutefois : elle nécessite une certaine pratique et est plus difficile à manier que le 2 faible, ce qui fait que je la conseillerais plutôt à des paires qui ont déjà une certaine expérience du bridge de compétition (disons grosso modo à partir de la deuxième série majeure).

D'autre part, les développements que je présente dans cet article sont (faute de place) forcément un peu succincts. Pour plus de détails, on se reportera par exemple à mon site web.

 

1.   La description de la convention

Dans sa version la plus courante, l'ouverture de 2 multi couvre trois types de mains :

• Les 2 faibles en majeure (6 cartes à Cœur ou à Pique, avec de 5 à 10 points d'honneurs).

• Les 2 forts en mineure (20-23 DH avec une très belle couleur, plutôt septième).

• Les gros 2SA, c'est-à-dire les mains régulières de 22-23H.

 

Bien entendu, la première option est de loin la plus fréquente. On notera aussi que les deux options fortes correspondent à des ouvertures de 2 fort indéterminé dans le standard français.

Le partenaire de l'ouvreur de 2 multi réagit en prévision d'un 2 faible chez son partenaire. Plus précisément, les réponses sont les suivantes :

 

a) 2 est la réponse la plus négative. Le répondant veut en rester là si son partenaire possède un 2 faible à Cœur, soit parce qu'il est faible et peu fitté à Cœur, soit parce qu'il est en complet misfit à Cœur. En gros, l'enchère signifie : « j'aurais passé sur une ouverture de 2 faible ».

Exemples :

1) ♠ A V 6 4

   8 2

   R 6 5 3

   D 8 7

On est content de s'arrêter à 2 Cœurs (ou à 2 Piques).

 

2) ♠ A D 7 5

   3

   R D 4 3

   R V 6 5

Le misfit rend impossible la réussite d'une manche si le partenaire est faible avec du Cœur. Bien entendu, s'il dit 2♠ sur 2 (montrant un 2 faible à Pique), on nommera la manche à 4♠.

 

b) 2♠ signifie qu'on veut en rester là si le partenaire possède un 2 faible à Pique, mais qu'on veut bien jouer au moins 3 Cœurs s'il a un 2 faible à Cœur. On est donc typiquement plus long à Cœur qu'à Pique. Il s'agira souvent de mains avec lesquelles on aurait prolongé l'ouverture de 2 en un barrage à 3.

Exemple :

♠ 6 2

R 4 2

A 8 7 2

V 6 5 3

Noter que sur les réponses de 2 et 2♠, l'ouvreur réagit naturellement : il passe ou rectifie s'il a un 2 faible et nomme 2SA ou sa mineure s'il a un 2 fort à Sans-Atout ou en mineure.

 

c) 2SA est un relais positif, avec au moins un espoir de manche aussi bien en face d'un 2 faible à Cœur qu'à Pique. Le répondant aura par exemple :

♠ A D 2

R 4

A 9 8 3

R X 5 2

Sur ce relais, plusieurs systèmes de réponses sont possibles. En voici un assez simple :

• 3 montre un 2 faible minimum à Cœur (le répondant peut alors nommer la manche ou s'arrêter à 3).

• 3 montre un 2 faible minimum à Pique (le répondant peut alors nommer la manche ou s'arrêter à 3♠).

• 3 montre un 2 faible maximum à Pique (forcing de manche)

• 3♠ montre un 2 faible maximum à Cœur (forcing de manche)

  (noter l'inversion, pour jouer le coup de la main forte)

• Enfin, dans le cas très rare (il ne m'est jamais arrivé en six ans) où l'ouvreur a un 2 fort à Sans-Atout ou en mineure, il nomme 3SA ou fait un saut dans sa mineure.

 

d) 3 est une enchère de barrage, supportant de jouer au palier de 3, aussi bien en face d'un 2 faible à Pique que d'un 2 faible à Cœur. Le répondant aura par exemple :

♠ A 6 5

R 7 2

4 3

D X 8 7 5

 

e) 3SA : pour les jouer.

 

f) 3 et 3 sont naturels et forcing.

 

Compléments :

• En cas de Contre sur 2 : le plus simple pour le répondant est de l'ignorer (même s'il y a des systèmes plus performants).

• En cas d'intervention : toute enchère du répondant signifie "passe ou corrige", le Contre est punitif et le Cue-Bid signifie qu'on veut jouer la manche dans la couleur de l'ouvreur.

Par exemple, sur une intervention à 3, on dira 3 avec la même main que ci-dessus et 4 avec :

♠ A D 4 3

R X 6 5

R D 3 2

5

 

2.   Les avantages constructifs du 2 multi

Contrairement à une croyance encore assez répandue, le 2 multi n'est pas juste une convention de "planteurs". Il présente plusieurs avantages en enchères à deux :

• Le coup est presque toujours joué de la main forte, ce qui protège les éventuelles fourchettes et rend le flanc plus difficile.

 

• On peut s'arrêter au palier de 3 après avoir exploré la manche plus facilement que dans le standard français.

 

• Enfin (et surtout), on dégage 2 et 2♠ à des fins plus utiles que le 2 faible et on supprime l'horrible ouverture de 2 forcing de manche (qui n'existe qu'en France et fait de nous, à juste titre, la risée des champions étrangers).

 

Une solution simple consiste à jouer les ouvertures de 2 et 2♠ fortes et le 2 Albarran.

Dans une version plus sophistiquée (qui a ma préférence, mais nécessiterait un autre article !), les ouvertures de 2 et 2♠ sont faibles avec cinq cartes en majeure et une mineure au moins quatrième (ouverture fréquente et très gênante pour l'adversaire). Il faut alors jouer un 2 qui incorpore toutes les mains forcing de manche et les 2 forts en majeure.

Comme cet article n'est pas seulement publicitaire, je me dois de mentionner un cas (rare) où le 2 multi tombe mal en enchères à deux : quand le répondant est fort et misfitté avec l'autre majeure longue. Alors que sur le 2 faible, il pourrait nommer sa couleur de manière naturelle et forcing, il doit souvent deviner tout de suite le contrat final sur le 2 multi, faute de place pour explorer.

 

3.   Les avantages destructifs du 2multi

Nous y voilà : un énorme atout du 2 multi est la difficulté qu'il y a à mettre au point un système de défense couvrant toutes les situations. Typiquement, si le numéro 2 a du jeu, il doit décider tout de suite entre parler ou se taire, sans connaître la couleur de l'ouvreur. Par exemple, il ne peut pas dire 2SA sans tenir les deux couleurs majeures et il ne dispose pas non plus d'un Cue-Bid.

Plusieurs systèmes de défense existent. Nous allons en présenter deux assez répandus.

 

a) Dans le premier système, on réagit comme sur une ouverture de 2♠ faible, c'est-à-dire que toutes les couleurs sont naturelles et que le Contre montre plutôt une courte à Pique ou alors beaucoup de jeu. Ceci a le mérite d'être simple, mais si on est court à Cœur, on est parfois obligé de passer, même avec du jeu, au risque de voir les enchères revenir à 3. Exemple :

♠ A 7 6 5

8 2

A R 5 3

D V 8

Pas de problème pour contrer l'ouverture d’un 2 faible, mais a-t-on assez de jeu pour se manifester au deuxième tour si on passe sur un 2 multi et que les enchères reviennent à 3 (après une réponse de 2♠ du numéro 3) ?

 

b) Dans le deuxième système, le Contre montre 13-15H réguliers (plutôt sans majeure quatrième) ou un jeu très fort et 2/♠ sont des Contres d'appel respectivement courts à Cœur et à Pique. Le problème est qu'on est alors souvent obligé de passer avec une majeure cinquième, au risque d'être débordé. Si on décide de garder cette signification du Contre mais avec 2 et 2♠ naturels, la découverte d'un fit 4-4 en majeure sera rendue beaucoup plus difficile.

On le voit, il y a déjà nettement plus de problèmes en intervention que sur un 2 faible classique. D'autre part, il faut bien discuter ce que signifient les enchères du numéro 4 après un Contre du numéro 2 et une enchère du numéro 3 (je vous conseille de jouer le Contre punitif).

Il y a d'autres situations insolubles. Supposez que vous déteniez en quatrième :

♠ A R 2

7 6

R D 2

9 8 6 5 3

On ouvre de 2 multi et votre partenaire intervient à 3, on passe à votre droite. Sur un 2 faible, aucun problème : s'il est à Cœur, vous faites un Cue-Bid ; s'il est à Pique, vous dites 3SA. Mais là, vous êtes obligé de deviner ou alors d'abandonner la signification naturelle des enchères de 3 et 3♠, ce qui peut vous faire rater un contrat en majeure.

Une importante conséquence de la complexité créée est aussi qu'il est en général nettement plus difficile d'encaisser une pénalité sur un 2 multi que sur un 2 faible classique (ce qui permet au passage de jouer dans un style plus offensif en assouplissant les critères habituels d'ouverture).

Imaginez par exemple que vous déteniez :

♠ A V 9 8 2

7 6

A D 2

R 8 3

Si on ouvre de 2♠ faible devant vous, vous n'avez qu'à passer, votre partenaire réveillera par Contre s'il a un peu de jeu en raison de sa courte à Pique.

Sur un 2 multi, vous risquez de nommer vos Piques si votre système le permet et de tomber dans la couleur sixième de l'ouvreur (catastrophe qui n'est pas si rare !). Si vous passez, les enchères peuvent vous revenir à 2♠, à un stade ou votre Contre serait encore d'appel (si vous décidez de le jouer punitif, vous perdez toute possibilité de réveiller avec un peu de jeu sans avoir les Piques), ou alors à 3 (auquel cas vous n'avez toujours pas exprimé votre jeu ni vos Piques alors que vous êtes déjà à un palier inconfortable).

Bien sûr, après un début du type 2 - 2♠, on peut décider que le numéro 4 peut contrer dès qu'il aurait eu de quoi réveiller sur un 2♠ faible, mais cette procédure n'est pas sans risques (imaginez que l'ouvreur possède un 2 fort régulier, le massacre est garanti !).

 

On retrouve ici le dilemme habituel : parler tout de suite ou attendre, alors que la couleur de l'ouvreur n'est pas encore connue.

 

L'inconvénient mis en évidence par les adversaires du 2 multi est que le partenaire de l'ouvreur ne peut souvent pas prolonger tout de suite le barrage vu qu'il ne connaît pas la majeure de son partenaire. Typiquement, les très efficaces séquences du type 2-4 ou 2♠-4♠ sont perdues, ce qui est effectivement un point faible quand c'est le numéro 4 qui a du jeu et non le numéro 2. Par exemple, si vous avez en quatrième :

♠ A 7 6

5

R D V 7 6 3

R 4 2

il sera plus facile de nommer vos Carreaux après une ouverture de 2 multi et une réponse de 2♠ (le répondant ne peut pas vous barrer s'il n'a pas un beau fit Pique car il ne sait pas encore que son partenaire a les Cœurs) qu'après un départ 2- 4. Je crois toutefois que les nombreux avantages que nous avons présentés pèsent plus lourd à la longue. Je connais d'ailleurs très peu de paires qui ont abandonné le 2 multi après l'avoir essayé.

Je ne voudrais pas terminer cet article sans remercier les deux personnes qui m'ont réellement fait découvrir le 2 multi : Martine Burg (avec qui j'ai commencé à le jouer en compétition) et Pierre Audebert (grand spécialiste de cette convention et auteur d'un excellent billet sur le sujet dans la rubrique Polémiques du Bridgeur il y a quelques années).

 

 

L’avis de la rédaction du Bridgeur (Jean-Christophe Quantin).

 

David Harari a raison de dire en préambule que le 2 multi souffrait jusqu'à peu d'une très mauvaise réputation auprès des plus grands experts français. Ce dénigrement quasi systématique venait autant d'une méconnaissance profonde des avantages et inconvénients de cette convention que d'une volonté d'affirmer la prépondérance du 2 majeur faible et de la structure qui s'y attache (2 fort indéterminé et 2 forcing de manche, ou l'inverse).

L'aversion de nos meilleurs joueurs pour cette convention et la propension naturelle qu'ils ont eue à le faire savoir n'ont rien fait pour populariser le 2 multi.

 

En elle-même, la convention est assez performante. David Harari en décrit parfaitement les avantages et l'inconvénient principal (le répondant ne connaît pas la couleur de son partenaire dès l'ouverture, un inconvénient qui peut devenir un avantage en privant dans un premier temps l'adversaire de point d'appui, tels le Contre d'appel ou le Cue-Bid). Le dégagement des ouvertures de 2 et de 2♠ pour décrire des bicolores est un autre point fort : en augmentant ainsi la fréquence d'ouverture au palier de 2, donc en faisant preuve de plus d'agressivité, on se donne plus de chances de déstabiliser l'adversaire, tout en étant protégé par une certaine sécurité distributionnelle.

 

Mais attention ! Comme pour l'emploi de toute convention, une masse de travail importante est indispensable pour pratiquer efficacement le 2 multi. Ne croyez pas pouvoir en faire l'économie.

À titre personnel, pratiquant le 2 multi depuis quelques mois, je suis devenu un fervent supporter de la convention, comme des ouvertures de 2 et 2♠ bicolores ainsi que de l'ouverture de 2 forcing de manche (avec développements en contrôles italiens, bien plus performants que les réponses à l'As).